Les rédactions Web sur le chemin de l’équilibre financier


Contre toute attente, l’optimisme règne chez certains acteurs de la presse en ligne. Des représentants Libération, Mediapart et Rue89 participaient hier soir à l’événement « presse et Internet », organisé dans le cadre des rendez-vous de l’innovation au Napoléon. Chaque publication a pu exposer les avantages et inconvénients de leurs modèles économiques. Les rédactions purement Web, que ce soit le tout gratuit de Rue89.com ou le tout payant de Mediapart, tous espèrent parvenir à l’équilibre financier cette année. C’est le cas de Libération (papier + Web) depuis peu.

La nécessité de rentabilité pour les rédactions Web est inévitable. De nombreux événements sont organisés entre professionnels pour partager les diverses expériences, qu’ils soient version numérique d’un journal papier ou pure player sur Internet. Le débat d’hier, animé par Thierry Noisette, vise à partager les expériences et les opinions sur les nouvelles pratiques du journalisme sur le net.

À la recherche du modèle économique qui mène à l’équilibre

Chez Rue89, le choix s’est porté sur un modèle entièrement gratuit, basé sur les revenus publicitaires. D’après Laurent Mauriac, un des co-fondateurs, cette formule est aussi en accord avec la ligne éditoriale adoptée : une information diversifiée et la participation des internautes pour des tribunes, avis d’expert et témoignages. « Sur Rue89.com l’information n’est pas seulement diffusée, elle circule. » Il a tout de même fallu diversifier les activités pour compenser les revenus publicitaires encore faibles sur Internet. Rue89 propose donc des prestations informatiques (environ 30% du CA) ainsi qu’un service de formation pour les journalistes qui veulent se lancer sur le Web (10% du CA).

Pour les versions numériques de la presse papier, Florent Latrive, responsable de Libé Labo, pense que « le modèle mixte est une source de pérennité à moyen terme ». Si la version en ligne de Libération est beaucoup plus rentable, il y a, pour le moment, peu de valeur ajoutée comparé à un abonnement classique. A ce jour, 5% du chiffre d’affaires de Libération provient du Web. « 2011-2012 seront des années de transition pour la presse en ligne » prédit Florent Latrive, persuadé que de nombreuses évolutions restent à venir en termes de contenus multimédia.

Quant au modèle de Mediapart, largement critiqué au départ, il s’avère payant - sans mauvais jeu de mot. Comme pour Rue89, les choix éditoriaux vont de paire avec ce modèle reposant sur les dons et le soutien des lecteurs. Le site dispose aujourd’hui de plus de 47 000 abonnés et plus d’un million de visites par mois. Selon Thomas Cantaloube, grand reporter chargé de l’actualité internationale, le succès vient de l’originalité du contenu qui repose sur l’enquête et le reportage, notamment dans les domaines judiciaires et financiers. À titre d’exemple, Thomas Cantaloube indique : « Mediapart a plus que doublé son nombre d’abonnés depuis le mois de juin » [ndlr: date à laquelle l'affaire Bettencourt a été révélée].

Le mélange des genres, chacun fait ce qui lui plaît

« Chez Libé, on en fait pas de radio ou de télévision, on fait du Web ». C’est de cette manière que Florent Latrive définit le contenu du Labo sur le site de Libération. Si le texte reste la priorité, il faut savoir utiliser toute la palette des médias et la diversification est indispensable. Cela inclut toutefois de nombreux paramètres techniques à prendre en compte. « L’information doit être mise en scène en fonction du mode de consultation » indique Florent Latrive. Que l’on utilise un mobile, un smartphone ou encore une tablette, l’accès à l’information est forcément différent. D’autre part, le développement des applications spécifiques s’avère compliqué d’un point de vue économique. Chaque plateforme a sa propre version. Les petites structures ne disposent pas toujours des moyens nécessaires à leur développement.

C’est en revanche le pari de Mediapart : d’ici quelques temps, une application dédiée pour iPad sera commercialisée. Les journalistes de la rédaction la testent déjà en version béta et elle est en cours de validation chez Apple. D’après Thomas Cantaloube, « l’iPad permet de monétiser le contenu plus facilement ». Par contre, il n’y a pas de pression au niveau du nombre de clic sur un article au sein de la rédaction : le seul chiffre pertinent chez Mediapart, c’est le nombre d’abonnés.

Laurent Mauriac partage cette vision, les mesures d’audience sont encore peu fiables. Par exemple, la mesure des visiteurs uniques : comment différencier celui qui vient sur le site 1 fois, la plupart du temps par hasard, et le lecteur assidu qui consulte plusieurs fois par jour? Selon Florent Latrive, « la plupart des mesures sont tronquées » et c’est pourtant ce qui sert de base à la définition des tarifs publicitaires.
D’autre part, la pertinence du calcul de l’audience ne peut pas se réduire au nombre de clic sur un article. Pour Laurent Mauriac, la prise en compte de ce qui plaît au lecteur est importante mais il ne faut pas se limiter à ce qui engendre le plus de clic sur les articles. La diversification des angles et des sujets est primordiale et si les articles plus sérieux sont moins lu, ils génèrent une vraie crédibilité en installant un climat de confiance avec le lecteur.

Non le journaliste Web n’est pas moins bon que les autres!

Malgré les efforts des rédactions Web pour justifier de la qualité et de la diversité de leurs contenus, l’idée selon laquelle leur travail serait moins « sérieux » est toujours présente. Sur ce sujet, tous sont unanimes : « le support n’influe pas sur la qualité de l’info » répète Laurent Mauriac. Le journaliste, s’il est mauvais, le sera toujours que ce soit sur papier ou sur Internet. La radio est un média aussi réactif que le net, la diffusion précipitée d’information n’est pas seulement le lot des journalistes Web.

NB: la prochaine conférence de l’innovation au Napoléon sera dédiée aux réseaux sociaux.

Violaine Desmons

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